Sous le titre « le suicide du
journalisme»[1],
le dernier billet d’humeur de Christophe Mincke est venu troubler la mienne,
pourtant toujours égale et radieuse comme chacun sait. Mon premier commentaire
fut de me dire « perplexe », car je ne savais si je trouvais cet
article dérangeant parce qu’il porte la plume là où ça fait mal, ou au
contraire parce qu’il rate la plaie, cible de tout bon journaliste londrien[2].
A la réflexion : les deux !
Christophe Mincke dénonce cette pratique
qui voudrait que dans son désir légitime de présenter la diversité des points
de vue, le journaliste cherche désespérément des auteurs auxquels ils puissent
être crédités, fussent-ils peu ou pas qualifiés pour les exprimer. Qu’importe
finalement si on recourt au micro-trottoir, au provocateur professionnel ou au
professeur hors de son champ de compétence pourvu qu’il ait un avis sur tout et
surtout un avis. Pour le journaliste contemporain, mieux vaudrait citer le
diable qu’endosser la responsabilité d’une opinion qui paraisse un peu sulfureuse.
Je conçois que cette manière de présenter,
ou plutôt de représenter le débat de
société, soit assez répandue dans nos médias. Quel journaliste ne s’est pas
demandé un jour à qui il ferait bien dire blanc
pour contredire celui qui dit noir,
quand il pourrait tout aussi bien le faire lui-même ? Christophe Mincke y voit
une déresponsabilisation. Elle trahit peut-être la crainte des rédactions de
heurter leur public et, plus généralement à mon sens, une solution de facilité.
On peut alors regretter que le journaliste n’ose pas faire entendre sa propre
voix, d’autant qu’en sa qualité d’observateur professionnel, il a du sujet une
connaissance qui légitime le commentaire. Ce journalisme relèverait de la
duperie, celle de faire croire que la presse est neutre et objective, alors
qu’il est bien entendu que le plus scrupuleux récit de la réalité ne sera
jamais la réalité en soi. La crainte de prendre ses responsabilités conduirait
ainsi le journalisme à sa perte.
Un autre regard peut être porté sur ce
retrait volontaire du journaliste : celui de la déontologie. Elle ne
s’oppose en effet nullement à l’expression d’avis personnels, pour autant que
les journalistes fassent « clairement la distinction aux yeux du public
entre les faits, les analyses et les opinions. Lorsqu’ils expriment leur propre
opinion, ils le précisent »[3].
Cette disposition, à la fois simple et exigeante, se retrouve dans la plupart
des textes et règlements déontologiques, et est bien connue des journalistes
sous la formule « les faits sont contraignants, mais le commentaire est
libre ».
Dans ces conditions, on comprend que la
séparation entre le commentaire et la relation des faits justifie que le
commentaire n’a pas vraiment sa place dans un compte-rendu d’actualité ou la
présentation d’une question de société. Par contre, tous les journaux
fourmillent d’espaces bien identifiés dans lesquels les journalistes expriment
très librement des opinions. Certes des opinions de journalistes, c’est-à-dire
qui se veulent non partisanes et guidées par la recherche de vérité, mais des opinions
néanmoins. Les billets de Martine Maelschalck, Béatrice Delvaux, Francis Van de
Woesteyne ou Fabrice Grosfilley expriment bel et bien des opinions, souvent
très engagées. Editorialistes ou Rédacteurs en chef, certes ils incarnent le
point de vue leur rédaction, mais il ne manque pas également de commentaires de
journalistes qui ne sont pas investis de pareille mission. Encadrés, billets,
chroniques en audiovisuel… où donc Christophe vas-tu chercher que les
journalistes n’auraient pas le courage de leurs opinions ?
Tantôt les journalistes s’abstiennent d’exprimer
leur avis, tantôt ils s’en font un devoir, selon les angles choisis et les
circonstances particulières, et généraliser au point de prédire le suicide du
journalisme me semble relever de l’exagération, qui certes sied à un billet
d’humeur dont les moyens sont percutants.
J’en viens ici à l’essentiel, et à la
phrase de l’article de Christophe Mincke qui me fit sursauter. Réclamant de
séduisante manière la libération de la parole journalistique, il nous dit que
« nous avons bien davantage besoin de points de vue que de relations
serviles d’événements ». Je renverserais la proposition, en y supprimant un
terme péjoratif, pour écrire qu’au contraire, nous avons bien davantage besoin
de relations fidèles d’événements que de points de vue.
Des points de vue, tout le monde en a. Tout
le monde, grand ensemble qui comprend des prix Nobel, mais aussi n’importe qui.
Et de nos jours, tout le monde a la capacité de communiquer d’un clic son
opinion à la terre entière. Certes les avis des journalistes ne manquent pas
d’intérêt, mais est-ce vraiment par la qualité de leur point de vue qu’ils sont
indispensables, et irremplaçables ? J’en doute.
Je pense au contraire que le monde a besoin
de vérité.
Bien entendu, le journalisme ne prétend pas
faire advenir la vérité dans toute sa splendeur, mais il a l’ambition, par une
méthode critique, de dégager les faits des apparences et des opinions. Il mène
l’enquête avec impartialité, un peu comme l’historien, le policier ou le
médecin, pour s’approcher au plus près de la vérité. Il serait vain de
discréditer les journalistes parce qu’ils ne parviennent pas à la révéler telle
qu’en elle-même. Chercher la vérité avec rigueur, obstination et honnêteté, ne
serait-ce pas finalement plus important que la trouver ?
Le net, et avec lui nos vieux médias,
déborde d’opinions. Il en regorge, dégorge. Leur multitude est telle qu’elles
deviennent une grande vague opiniâtre qui soulage ceux qui y surfent, les grise
de se sentir libres, mais sert si peu l’intérêt général. Pourquoi, nous
journalistes, devrions nous faire une priorité d’y joindre notre voix ?
Nous qui faisons profession de chercheur de vérité, pourquoi nous épuiser à
crawler dans la doxa ? Notre public attend-il vraiment notre bonne parole,
lui qui nous retire de plus en plus sa confiance ?
Pour ma part, je persiste à penser que si le journalisme a encore
une utilité sociale, c’est en poursuivant son travail de recherche d’informations
crédibles, inédites, cachées, mais validées, recoupées, et ainsi dégagées de la
gangue communicationnelle. Une information nettoyée des parasites diffusés par
tous ceux dont le métier est de servir des intérêts particuliers et non le bien
commun. Dans un monde où les pouvoirs – qu’ils soient économiques, religieux, politiques,
sportifs ou culturels – ont acquis la maîtrise de leur communication à leur
seul profit, il est démocratiquement indispensable que les journalistes
investissent toute leur énergie dans la révélation des faits.
Christophe Mincke a raison de rappeler
aux journalistes qu’ils ont une responsabilité d’intellectuel, en ces temps où
intellectuel est devenu une insulte. Adolescent, j’ai compris ce qu’était un
intellectuel en lisant et relisant cette citation d’Henri Poincaré, que mon
professeur d’histoire avait affiché dans sa classe :
La
pensée ne doit jamais se soumettre, ni à un dogme, ni à un parti, ni à une
passion, ni à un intérêt, ni à une idée préconçue, ni à quoi que ce soit, si ce
n'est aux faits eux-mêmes, parce que, pour elle, se soumettre, ce serait cesser
d'être.
Il n’est pas impossible que, prenant fait
et cause pour les faits, les journalistes se suicident. Les faits sont en effet
tellement complexes, tellement subtils, ils contredisent tellement notre besoin
de diviser le monde entre les bons et les méchants, que leur lecture est
fastidieuse. Pour vendre nos journaux, des informations saignantes et des opinions
à l’emporte-pièce sont assurément plus porteuses. Dans ce cas, oui, nous nous
suicidons. Ce sera le suicide de l’industrie de la presse, tant pis, puisque ce
qui constitue la noblesse et l’idéal journalistique lui survivra.
(article également publié sur le blog de La revue nouvelle)
[1] Mincke, Christophe, « Le suicide du journalisme », Revue nouvelle, 2014, nᵒ 9‑10, 26‑27, http://www.revuenouvelle.be/article3223.html
[2] « Je demeure convaincu qu’un journaliste n’est pas un enfant de
chœur et que son rôle ne consiste pas à précéder les processions, la main
plongée dans une corbeille de pétales de roses. Notre métier n’est pas de faire
plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie. »
Albert Londres, Terre d’ébène.
[3] Code de déontologie journalistique, article 5, Conseil de
Déontologie Journalistique.
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