Translate

mardi 14 octobre 2014

Les 30 ans de Télé Bruxelles : Histoire d'une émancipation

Tenir une chronique sur les 30 ans de Télé Bruxelles quand on en est le Directeur Général est à la fois très facile et très difficile. J’ai de cette chaîne une expérience et une connaissance très profonde qui vaut d’être partagée à l’heure de tracer son histoire, mais en être un acteur déterminant peut aussi nuire à l’objectivité du récit. Je m’efforce donc ici de mettre mon action en retrait, et de coller au plus près des faits. Mais j’invite le lecteur intelligent à recouper de lui-même !

Marc de Haan. 


 

Télé Bruxelles a été créée le 4 octobre 1984, lors d’une assemblée générale qui réunissait des représentants de la RTBF, de l’exécutif de la Communauté Française et du secteur associatif. Trois fées penchées sur le berceau de la télévision régionale, qui vont marquer son ADN, mais dont elle va aussi vouloir s’émanciper, comme tout enfant qui grandit bien.

Les Bruxellois n’étaient pas précurseurs. Les premières télévisions, alors appelées « communautaires », ont été lancées en Wallonie par des pionniers issus du secteur socio-culturel, séduits par les expériences semblables menées au Québec. La première diffusion de télévision locale sur le câble fut réalisée le 22 mai 1976 par la chaîne de Gembloux (Canal Zoom), suivie dès 1977 par celles de Tournai (No Télé) et Liège (RTC). Elles étaient portées par l’apparition de nouveaux moyens techniques - la vidéo légère - et la volonté de créer des médias de proximité citoyens qui apporteraient un regard neuf, une alternative au monopole de la télévision nationale encore très institutionnelle.

En Belgique l’initiative ne fut toutefois pas strictement locale et associative : la Communauté Culturelle Française puis la Communauté Française ont soutenu le développement des télévisions locales, avec notamment des personnalités comme le Ministre Henri-François Van Aal[1] ou le haut fonctionnaire qu’était Henri Ingberg[2].

La première assemblée de Télé Bruxelles se réunit donc le 4 octobre 1984 au centre culturel de Woluwé-Saint-Pierre. Elle désigne 21 administrateurs et compose un bureau représentant les diverses tendances politiques. Les premiers statuts prévoient en effet que 9 administrateurs soient désignés en fonction des dispositions de la loi du 16 juillet 1973 dite du pacte culturel, loi qui assure l’équilibre des tendances politiques et philosophiques dans les associations sans but lucratif. Les instances de Télé Bruxelles sont donc politisées, un modèle certes légitime et assez indépassable pour un média de service public, mais qui lui vaudra longtemps une mauvaise réputation, le téléspectateur pouvant à bon droit s’interroger sur l’indépendance d’un organe de presse ainsi piloté.

Il faudra quelques années pour que Télé Bruxelles s’émancipe progressivement et devienne un organe de presse de référence. Par l’effet de sa professionnalisation certainement, mais également grâce aux efforts de son personnel, de ses dirigeants, et du législateur enfin.

La première bataille pour le droit de diffusion

Le premier conseil d’administration porte à la présidence Georges Désir[3]. Le Bourgmestre de Woluwé Saint-Lambert revient ainsi à son cher métier, lui qui a acquis une immense notoriété en produisant et présentant l’émission « Visa pour le monde » sur la RTB pendant dix ans. Télé Bruxelles sera pour lui une délicieuse récréation, au moment où tout est à créer. A ses côtés on trouve aussi des personnalités de l’audiovisuel comme Pierre Houtmans[4] et Jean-Luc Outers[5], ou des journalistes comme Willy Decourty[6] et Michel Henrion[7].

Ces professionnels ont mis leurs compétences au service du projet, tout en se sentant parfois mal à l’aise avec la politisation qui régnait alors, et que Michel Henrion n’hésite pas à qualifier d’effroyable. Certains gestionnaires intervenaient directement dans le contenu, non pas pour servir un projet éditorial répondant au besoin d’information du public, mais plutôt pour relayer les initiatives particulières des uns et des autres. Cette pratique était tranquillement assumée, les mœurs de l’époque étant certes différentes de celles d’aujourd’hui.

L’asbl recrute son premier Directeur - rédacteur en chef : Michel Jocquet. Pas un ingénieur commercial ou un producteur de télévision, mais un jeune journaliste de 33 ans, qui donnera directement l’inflexion vers l’information régionale. Il travaille d’abord à la RTBF, avant l’installation dans les premiers locaux de la chaîne, une maison particulière située rue Lesbroussart à Ixelles. Les moyens sont dérisoires, les conditions de travail épiques, mais la télévision commence vraiment.

Si la télévision bruxelloise a pris du retard sur ses consoeurs wallonnes, la raison serait plutôt à chercher… du côté flamand. En effet, la Secrétaire d’Etat aux PTT Paula D’Hondt (CVP) soutenait que l’on ne pouvait ouvrir l’accès au câble à Télé Bruxelles sans qu’il le soit également à une télévision bruxelloise d’expression néerlandaise. Une solution à ce blocage fut finalement trouvée avec Robert Stéphane, l’Administrateur-général de la RTBF : la chaîne nationale diffusera une émission hebdomadaire de Télé Bruxelles le samedi midi.

Le 14 décembre 1985, le public découvre donc la première émission de Télé Bruxelles… sur la RTBF. Les plateaux sont enregistrés dans le studio de Little Big One à la rue du Marteau, puis dans des hôtels bruxellois. Guy Reyter, réalisateur à Télé Bruxelles de longue date, décrit ce programme comme généraliste et éclectique, il associe reportage, dessin animé de Boule et Bill, du documentaire, un rendez-vous économique, le lexique brusseleir de Coco Van Babbelghem ou la caméra cachée d’André Lamy…

L’envol de Télé Bruxelles tombe à point nommé pour toute une génération de jeunes journalistes et d’animateurs qui participent à l’effort des radios indépendante sur la bande FM comme SIS et Radio Contact. Jean Werner, Soda, Dominique Brynaert, Marc Posno, Marie-Rose Armesto, Jean-Marie Grégoire… tous vont faire leurs premières armes en télévision à Télé Bruxelles, certains y feront carrière, d’autres seront recrutés par RTL-TVI lors de son lancement en 1987.

L’émission de Télé Bruxelles sera hébergée sur le canal diffusant le programme de TV5, mais il lui manque un canal de diffusion propre qui fera d’elle une véritable chaîne de télévision indépendante. Pour l’obtenir, Télé Bruxelles va s’appuyer sur la loi du 6 juin 1987 sur les réseaux de distribution qui permet l’accès au câble à partir d’un signal hertzien, et sur une décision de l’Exécutif de la Communauté Française qui enjoint la RTBF de lui louer pour ce faire  le canal 36 UHF. Pierre Houtmans et le technicien de Télé Bruxelles achèteront un émetteur en Italie pour le placer au dernier étage du bâtiment qui abritait la Commission de la Culture Française de l’agglomération de Bruxelles. Signe que rien n’arrêtait les pionniers de Télé Bruxelles, l’émetteur fut placé… dans les toilettes du Président Jean-Pierre Poupko[8].

Télé Bruxelles connaîtra ainsi sa deuxième naissance le 27 septembre 1988. Le jour de la fête de la Communauté Française a été choisi pour le lancement de la première émission en direct sur son canal propre.

Désormais la chaîne régionale est maître de son destin, et depuis son petit studio du 166 avenue Louise, elle va produire cinq jours sur sept un journal télévisé suivi de magazines pour une heure de programme. En direct à 18 heures, soit avant les journaux de RTL-TVI et la RTBF, puis en multidiffusion toute la soirée. Un système de programmation diabolique pour prendre sa place entre les chaînes qui disposent de beaucoup plus de moyens, car jamais le téléspectateur n’est contraint de renoncer à un autre programme pour regarder Télé Bruxelles. En quelque sorte, la vidéo à la demande, bien avant l’avènement du numérique.

Pas de professionnalisme sans indépendance

Télé Bruxelles devient ainsi une chaîne de télévision à part entière. Elle est totalement autonome de la RTBF, le législateur interdisant désormais le contrôle d’une télévision locale par un autre éditeur de service[9]. Durant les années nonante, la télévision régionale verra peu à peu augmenter ses subsides, elle grandira avec la Cocof[10] dont le volant de compétences et de moyens financiers s’étoffera, et qui pourvoira en partie à son financement. En 1995, elle s’installera rue Gabrielle Petit à Molenbeek, où elle disposera enfin de studios dignes de ce nom.

Avec le direct lancé en 1988, un élément nouveau s’est inséré dans les fondamentaux de Télé Bruxelles : l’actualité. Le fameux quatuor formé de Sabrine Zorman, Carmen Coulon, Daniel Soudant et Philippe Jourdain va prendre les commandes d’un journal télévisé exclusif sur Bruxelles. Ce dernier va tout changer, pour devenir en quelques années l’alpha et l’omega de la chaîne, ce pourquoi des milliers de Bruxellois vont lui devenir fidèles. Par l’exigence de résultat, le journal quotidien va aussi doper le professionnalisme de l’équipe. Enfin, il va lui inculquer une culture de l’indépendance qui émancipera la chaîne de la tutelle ertébéenne, comme de la tutelle politique.

On peut penser que le succès du journal télévisé, alors baptisé « Bruxelles-Infos », interpellait la RTBF. Elle s’interrogeait elle-même sur la place de l’information régionale en télévision, jamais vraiment satisfaite de son journal « multi-régional » intitulé « Ce soir ».  On lui prête l’intention de vouloir organiser des décrochages régionaux, qui sont aussitôt perçus comme une menace concurrentielle par les « télébruxelliens ». Par contre, les instances de la chaîne accueillent favorablement les propositions de collaboration formulées par la RTBF, qui en 1993 élabore avec les télévisions locales une première convention de partenariat.

Seulement il y a un hic : la rédaction de Télé Bruxelles exprime de très sérieuses réticences. Elle craint que ces accords soient le prélude à la sous-traitance au bénéfice de la RTBF, ce qui suppose une perte d’indépendance, et la perspective de travailler pour la chaîne nationale avec un salaire réputé inférieur à celui de ses propres journalistes. Ce rapprochement va précipiter la mise en place des représentations du personnel à Télé Bruxelles en 1993 et 1994. Avec le soutien de l’AGJPB[11], la rédaction va fonder l’Association des journalistes de Télé Bruxelles, tandis que la CGSP Culture[12] y implantera une délégation syndicale, largement suivie par le personnel.

Les travailleurs de Télé Bruxelles veilleront désormais à la défense de leurs droits sociaux, mais également à leurs droits moraux, signe de leur attachement profond à l’identité particulière de Télé Bruxelles. Ces organisations seront bien accueillies par le Directeur Michel Jocquet, qui voit tout l’intérêt d’entretenir un dialogue structuré avec son équipe.

Michel Jocquet[13] quittera Télé Bruxelles en 1996, non sans avoir donné une impulsion à une réforme essentielle pour la chaîne, et qui sera soutenue par le conseil d’administration : la séparation de la fonction de Directeur Général et celle de Rédacteur en chef. Il s’agissait d’absorber le volume de travail devenu trop important pour une seule personne, mais aussi de distinguer le « pouvoir économique » du « pouvoir éditorial » de sorte à mieux garantir l’indépendance de la rédaction[14]. Dans cet esprit, la première tâche du nouveau Rédacteur en chef fut de mettre en place un code déontologique balisant les droits et devoirs des journalistes.

Désormais la chaîne sera donc gérée, outre le Directeur Technique[15], par un Directeur de l’information-Rédacteur en chef, l’auteur de ces lignes[16], et un Directeur Général, en la personne de Michel Huisman[17]. Le nouveau patron de Télé Bruxelles, qui est issu de la production audiovisuelle, va mettre toute son ambition à développer les programmes de la chaîne, veillant particulièrement à faire d’elle la télévision de la capitale de l’Europe, par des programmes spécifiques et une politique d’échanges internationaux.

Rien ne semble devoir arrêter le processus de professionnalisation de Télé Bruxelles, qui pourtant devra passer par une dernière étape, pour ne pas dire une épreuve. A l’approche des élections régionales de mai 1999, le Rédacteur en chef soumet pour approbation un projet de règlement électoral au conseil d’administration. Ce texte a pour but d’organiser la couverture électorale, en sorte notamment de garantir l’équilibre des intervenants. Le conseil d’administration le refuse, s’opposant à ce que la rédaction invite des candidats des partis politiques flamands au débat. L’Association des journalistes y voit une ingérence politique et un déni de démocratie. Elle monte au créneau, communiquant dans la presse en des termes particulièrement durs.

Le bras de fer durera plusieurs semaines, provoquant une grève des journalistes le 1er avril 1999, et le dépôt d’un préavis de grève de l’ensemble du personnel de la chaîne pour le 14 avril. Le 15 avril, Le Soir titre « La rédaction obtient gain de cause: les élus flamands débattront sur Télé Bruxelles », tandis que Le Matin annonce : « Victoire de la déontologie à Télé Bruxelles ». Le bureau du CA a formulé une proposition acceptable pour les journalistes, et le préavis de grève est levé.

Cet épisode difficile pour tous les protagonistes fut certainement un moment fondateur dans l’émancipation de la chaîne, qui depuis ne rencontra plus jamais pareille difficulté. Si à Télé Bruxelles comme partout, des frictions sont naturelles entre la rédaction et le monde politique, elles ne se jouent plus à l’intérieur de la télévision, mais entre la télévision et l’extérieur. Cette évolution a été encore renforcée par les mesures de dépolitisation prises avec la dernière évolution du décret sur les Services de Médias Audiovisuels, qui témoigne de la maturité des relations entre journalistes et politiques. En 2012 Télé Bruxelles recruta, en la personne de Fabrice Grosfilley[18], un Rédacteur en chef respecté pour son intégrité et son indépendance. L’autonomie de la rédaction de Télé Bruxelles est désormais garantie, et elle le restera aussi longtemps que seuls des partis démocratiques composeront son conseil d’administration.

La deuxième bataille pour la diffusion

Si Télé Bruxelles bénéficie en Région de Bruxelles-Capitale du must carry – c’est-à-dire de l’obligation faite aux télédistributeurs de la diffuser, la situation de sa diffusion est infiniment moins confortable au-delà des frontières régionales. La seconde bataille de Télé Bruxelles, elle devra la livrer pour obtenir la diffusion en Flandre comme en Wallonie, et celle-là n’est pas terminée.

La Flandre est un enjeu particulièrement important dans la mesure où de très nombreux francophones vivent dans la périphérie de Bruxelles. Pour beaucoup ils sont d’anciens habitants de Bruxelles, et ils restent en forte interaction avec la région capitale. Leur garantir la possibilité de regarder Télé Bruxelles semble une évidence. A l’origine, Télé Bruxelles pouvait être vue dans nombre de foyers de la périphérie, par la grâce des chemins du câble qui ignoraient la frontière. Mais en 1996, le gouvernement flamand du Ministre-Président Luc Van den Brande (CVP) donne aux télédistributeurs l’injonction de couper le signal de la télévision régionale francophone. Cette négation du droit à l’information provoque un tollé parmi les téléspectateurs concernés, et au sein de la classe politique bruxelloise. Le scandale, avec son délicieux parfum surréaliste, retentit jusqu’à Paris, et France 2 envoie une équipe à Télé Bruxelles pour interviewer Michel Jocquet.

La riposte sera organisée avec l’aide de la Cocof, dont le Ministre-Président Hervé Hasquin[19] (MR) décide de rendre possible la diffusion de Télé Bruxelles en périphérie par voie hertzienne, en finançant l’installation d’un émetteur beaucoup plus puissant. Les émissions reprendront en septembre 1996, initialement sur le Canal 36 concédé par la RTBF, et depuis 2007, sur le Canal 60. Comme l’histoire en aura souvent témoigné, la voie des ondes reste celle de la liberté d’information.

L’opération faillit être compromise par l’extinction de la diffusion analogique rendue obligatoire en Europe à partir de décembre 2011. Cette fois, c’est la Ministre de l’audiovisuel de la Fédération Wallonie-Bruxelles Fadila Laanan (PS)[20] qui se porta garante du public de la périphérie, en autorisant et finançant la diffusion de Télé Bruxelles en TNT (numérique hertzien) via l’émetteur de la RTBF.

Paradoxalement, la diffusion de Télé Bruxelles en Wallonie est encore plus problématique qu’en Flandre. Le décret de la Fédération Wallonie-Bruxelles autorise les chaînes à étendre leur zone de diffusion au-delà de leur zone de couverture, mais conditionne cette extension à la conclusion d’une convention d’accord entre télévisions, ce qui leur donne un véritable droit de veto. Veto que TV Com, la chaîne locale du Brabant Wallon, ne manque pas d’exercer à l’encontre de Télé Bruxelles, bien que le public brabançon soit certainement très intéressé par l’actualité bruxelloise. On attend les reporters de France 2 pour couvrir cette curiosité belgo-belge…

Le conseil d’administration de Télé Bruxelles a été unanime pour réclamer en 2010 l’obtention du must carry sur l’ensemble du territoire de la Fédération Wallonie-Bruxelles, considérant que le droit du public à l’information implique que les Wallons soient autorisés à regarder la télévision de la Région de Bruxelles-Capitale, comme ils le sont à voir les chaînes du monde entier. Il est certain que cet anachronisme sera un jour dépassé par les faits, Télé Bruxelles assurant sa diffusion sans limite via les médias du net. Mais la diffusion par le câble reste aujourd’hui l’élément principal de la constitution d’une audience, et la chaîne ne désespère pas d’obtenir gain de cause.

30 ans, l’âge adulte

Si elle n’a pas encore la maîtrise totale de sa diffusion, Télé Bruxelles est aujourd’hui une chaîne indépendante. Au terme de maintes aventures, son autonomie éditoriale est garantie, elle sait défendre sa souveraineté dans les relations avec sa grande sœur RTBF, et de manière générale elle peut être gérée rationnellement, avec pour seul objectif l’intérêt général, comme il sied à une chaîne de service public. Aujourd’hui, un Bruxellois sur deux est téléspectateur de la chaîne régionale[21].
  
Le personnel de Télé Bruxelles, qu’il œuvre dans l’ombre ou dans la lumière des studios, a toutes les raisons d’être fier de ce résultat. Que tous ceux qui se sont démenés pour y parvenir, de l’équipe aux cabinets ministériels en passant par la régie publicitaire, en soient remerciés.



[1] Ancien journaliste de la RTBF et Ministre de la culture française de 1974 à 1977
[2] Créateur du service audiovisuel de la Communauté Française, dont il fut Secrétaire général de 1997 à 2007.
[3] Les Présidents successifs furent : Georges Désir, Henri Carpentier, François-Xavier de Donnéa, Christian Lejeune, François Roelants du Vivier, Philippe Moureaux, et Fabrice Cumps. La présidence est à ce jour exercée par Philippe Delchambre.
[4] Pierre Houtmans, fondateur avec Pierre Lemaire de Radio Contact, et actuellement Vice-Président du Conseil Supérieur de l’audiovisuel.
[5] L’écrivain Jean-Luc Outers représentait alors le Centre de ressources Vidéo
[6] Aujourd’hui Bourgmestre d’Ixelles
[7] Bloggeur et chroniqueur sur RTL-TVI et Bel RTL http://demainonrasegratis.blogspot.be/
[8] Jean-Pierre Poupko (1931-2001) qui fut Président de la CCF, homme politique libéral puis FDF, incarna longtemps la culture française à Bruxelles.
[9] Décret SMA, article 67, § 1er, 3°
[10] Commission Communautaire Française, institution francophone au sein de la Région de Bruxelles-Capitale, en charge principalement de la culture, l’enseignement, des soins de santé et de l’aide aux personnes à Bruxelles.
[11] Association Générale des Journalistes Professionnels de Belgique
[12] Aujourd’hui remplacée par une délégation SETCa.
[13] On reviendra sur le Directeur-fondateur de Télé Bruxelles dans une prochaine chronique.
[14] Le C.A. répondait ainsi à une revendication de l’A.G.J.P.B. Cette séparation des pouvoirs  au sein des télévisions locales est désormais une obligation légale (article 73 du décret SMA) dont Télé Bruxelles a été précurseur.
[15] La fonction a été exercée par Frédéric Bochart jusque 2006, ensuite par Mohammed Bouzougarh jusque 2013, et l’est par Cédric van Uytvanck actuellement.
[16] La fonction a été exercée par Marc de Haan de 1996 à 2006, par Philippe Jourdain de 2007 à 2012, et l’est par Fabrice Grosfilley actuellement.
[17] De 1996 à 2006.
[18] Ancien Rédacteur en chef de RTL-TVI, Fabrice Grosfilley est Rédacteur en chef et Directeur de l’information de Télé Bruxelles depuis l’été 2012.
[19] Hervé Hasquin fut Ministre régional bruxellois et Ministre-Président de la Cocof de 1995 à 1999. Historien et ancien recteur de l’Université Libre de Bruxelles, il est actuellement secrétaire perpétuel de l'Académie royale des sciences, des lettres et des beaux-arts de Belgique.
[20] Fadila Laanan est depuis 2014 Ministre-Présidente de la Cocof chargée de la culture, et à ce titre est toujours en charge de Télé Bruxelles.
[21] Télé Bruxelles est regardée par 459.900 personnes, soit 51.7 % de l’univers de référence. L’audience jour moyen s’élève à 10.1% (89.600 téléspectateurs). (Etude TNS 2014)

dimanche 12 octobre 2014

Le suicide polémiste




Sous le titre « le suicide du journalisme»[1], le dernier billet d’humeur de Christophe Mincke est venu troubler la mienne, pourtant toujours égale et radieuse comme chacun sait. Mon premier commentaire fut de me dire « perplexe », car je ne savais si je trouvais cet article dérangeant parce qu’il porte la plume là où ça fait mal, ou au contraire parce qu’il rate la plaie, cible de tout bon journaliste londrien[2]. A la réflexion : les deux !

Christophe Mincke dénonce cette pratique qui voudrait que dans son désir légitime de présenter la diversité des points de vue, le journaliste cherche désespérément des auteurs auxquels ils puissent être crédités, fussent-ils peu ou pas qualifiés pour les exprimer. Qu’importe finalement si on recourt au micro-trottoir, au provocateur professionnel ou au professeur hors de son champ de compétence pourvu qu’il ait un avis sur tout et surtout un avis. Pour le journaliste contemporain, mieux vaudrait citer le diable qu’endosser la responsabilité d’une opinion qui paraisse un peu sulfureuse.

Je conçois que cette manière de présenter, ou plutôt de représenter le débat de société, soit assez répandue dans nos médias. Quel journaliste ne s’est pas demandé un jour à qui il ferait bien dire blanc pour contredire celui qui dit noir, quand il pourrait tout aussi bien le faire lui-même ? Christophe Mincke y voit une déresponsabilisation. Elle trahit peut-être la crainte des rédactions de heurter leur public et, plus généralement à mon sens, une solution de facilité. On peut alors regretter que le journaliste n’ose pas faire entendre sa propre voix, d’autant qu’en sa qualité d’observateur professionnel, il a du sujet une connaissance qui légitime le commentaire. Ce journalisme relèverait de la duperie, celle de faire croire que la presse est neutre et objective, alors qu’il est bien entendu que le plus scrupuleux récit de la réalité ne sera jamais la réalité en soi. La crainte de prendre ses responsabilités conduirait ainsi le journalisme à sa perte.

Un autre regard peut être porté sur ce retrait volontaire du journaliste : celui de la déontologie. Elle ne s’oppose en effet nullement à l’expression d’avis personnels, pour autant que les journalistes fassent « clairement la distinction aux yeux du public entre les faits, les analyses et les opinions. Lorsqu’ils expriment leur propre opinion, ils le précisent »[3]. Cette disposition, à la fois simple et exigeante, se retrouve dans la plupart des textes et règlements déontologiques, et est bien connue des journalistes sous la formule « les faits sont contraignants, mais le commentaire est libre ».

Dans ces conditions, on comprend que la séparation entre le commentaire et la relation des faits justifie que le commentaire n’a pas vraiment sa place dans un compte-rendu d’actualité ou la présentation d’une question de société. Par contre, tous les journaux fourmillent d’espaces bien identifiés dans lesquels les journalistes expriment très librement des opinions. Certes des opinions de journalistes, c’est-à-dire qui se veulent non partisanes et guidées par la recherche de vérité, mais des opinions néanmoins. Les billets de Martine Maelschalck, Béatrice Delvaux, Francis Van de Woesteyne ou Fabrice Grosfilley expriment bel et bien des opinions, souvent très engagées. Editorialistes ou Rédacteurs en chef, certes ils incarnent le point de vue leur rédaction, mais il ne manque pas également de commentaires de journalistes qui ne sont pas investis de pareille mission. Encadrés, billets, chroniques en audiovisuel… où donc Christophe vas-tu chercher que les journalistes n’auraient pas le courage de leurs opinions ?

Tantôt les journalistes s’abstiennent d’exprimer leur avis, tantôt ils s’en font un devoir, selon les angles choisis et les circonstances particulières, et généraliser au point de prédire le suicide du journalisme me semble relever de l’exagération, qui certes sied à un billet d’humeur dont les moyens sont percutants.

J’en viens ici à l’essentiel, et à la phrase de l’article de Christophe Mincke qui me fit sursauter. Réclamant de séduisante manière la libération de la parole journalistique, il nous dit que « nous avons bien davantage besoin de points de vue que de relations serviles d’événements ». Je renverserais la proposition, en y supprimant un terme péjoratif, pour écrire qu’au contraire, nous avons bien davantage besoin de relations fidèles d’événements que de points de vue.
Des points de vue, tout le monde en a. Tout le monde, grand ensemble qui comprend des prix Nobel, mais aussi n’importe qui. Et de nos jours, tout le monde a la capacité de communiquer d’un clic son opinion à la terre entière. Certes les avis des journalistes ne manquent pas d’intérêt, mais est-ce vraiment par la qualité de leur point de vue qu’ils sont indispensables, et irremplaçables ? J’en doute.

Je pense au contraire que le monde a besoin de vérité.
Bien entendu, le journalisme ne prétend pas faire advenir la vérité dans toute sa splendeur, mais il a l’ambition, par une méthode critique, de dégager les faits des apparences et des opinions. Il mène l’enquête avec impartialité, un peu comme l’historien, le policier ou le médecin, pour s’approcher au plus près de la vérité. Il serait vain de discréditer les journalistes parce qu’ils ne parviennent pas à la révéler telle qu’en elle-même. Chercher la vérité avec rigueur, obstination et honnêteté, ne serait-ce pas finalement plus important que la trouver ?

Le net, et avec lui nos vieux médias, déborde d’opinions. Il en regorge, dégorge. Leur multitude est telle qu’elles deviennent une grande vague opiniâtre qui soulage ceux qui y surfent, les grise de se sentir libres, mais sert si peu l’intérêt général. Pourquoi, nous journalistes, devrions nous faire une priorité d’y joindre notre voix ? Nous qui faisons profession de chercheur de vérité, pourquoi nous épuiser à crawler dans la doxa ? Notre public attend-il vraiment notre bonne parole, lui qui nous retire de plus en plus sa confiance ?
Pour ma part, je persiste à  penser que si le journalisme a encore une utilité sociale, c’est en poursuivant son travail de recherche d’informations crédibles, inédites, cachées, mais validées, recoupées, et ainsi dégagées de la gangue communicationnelle. Une information nettoyée des parasites diffusés par tous ceux dont le métier est de servir des intérêts particuliers et non le bien commun. Dans un monde où les pouvoirs – qu’ils soient économiques, religieux, politiques, sportifs ou culturels – ont acquis la maîtrise de leur communication à leur seul profit, il est démocratiquement indispensable que les journalistes investissent toute leur énergie dans la révélation des faits.

Christophe Mincke a raison de rappeler aux journalistes qu’ils ont une responsabilité d’intellectuel, en ces temps où intellectuel est devenu une insulte. Adolescent, j’ai compris ce qu’était un intellectuel en lisant et relisant cette citation d’Henri Poincaré, que mon professeur d’histoire avait affiché dans sa classe :

La pensée ne doit jamais se soumettre, ni à un dogme, ni à un parti, ni à une passion, ni à un intérêt, ni à une idée préconçue, ni à quoi que ce soit, si ce n'est aux faits eux-mêmes, parce que, pour elle, se soumettre, ce serait cesser d'être.

Il n’est pas impossible que, prenant fait et cause pour les faits, les journalistes se suicident. Les faits sont en effet tellement complexes, tellement subtils, ils contredisent tellement notre besoin de diviser le monde entre les bons et les méchants, que leur lecture est fastidieuse. Pour vendre nos journaux, des informations saignantes et des opinions à l’emporte-pièce sont assurément plus porteuses. Dans ce cas, oui, nous nous suicidons. Ce sera le suicide de l’industrie de la presse, tant pis, puisque ce qui constitue la noblesse et l’idéal journalistique lui survivra.

                                                                                                                              (article également publié sur le blog de La revue nouvelle)





[1] Mincke, Christophe, « Le suicide du journalisme », Revue nouvelle, 2014, nᵒ 910, 2627, http://www.revuenouvelle.be/article3223.html
[2] « Je demeure convaincu qu’un journaliste n’est pas un enfant de chœur et que son rôle ne consiste pas à précéder les processions, la main plongée dans une corbeille de pétales de roses. Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie. » Albert Londres, Terre d’ébène.
[3] Code de déontologie journalistique, article 5, Conseil de Déontologie Journalistique.